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Paroles de poilu…

2011 novembre 11
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par Laurent Boisseau

Lettre de poiluEn ce 11 novembre, anniversaire de la fin de la « Grande Guerre », je publie cette lettre écrite par mon arrière-grand-père qui fut blessé grièvement lors du combat d’Ecriennes (bataille de la Marne) le 6 septembre 1914.
Il reçut la Médaille Militaire et la Croix de Guerre avec Palme, extrait de la citation :
« Le 6 septembre 1914, au cours d’un violent combat, a pris avec sang-froid le commandement de sa demi-section dont le chef venait de tomber. Blessé grièvement lui-même quelques instants après n’a cessé d’encourager ses hommes par d’énergiques paroles. […] ».

Au-delà du caractère émouvant de ce témoignage, il est intéressant de noter la qualité de la rédaction, la richesse du vocabulaire employé, ainsi que le souci de rassurer les siens en employant un style plein de retenue…

Vitry le François, le 13 septembre 1914
à l’ambulance de la Croix Rouge

Chers parents et chère femme,

Mon cauchemar commence à se dissiper et comme le printemps il me semble renaître à la vie. Songez que pendant 48 heures après être tombé la jambe droite traversée d’une balle, je suis resté étendu de tout mon long, dans un sillon, mon sac devant la tête pour me protéger des balles françaises et allemandes qui sifflaient dans tous les sens comme un bourdonnement d’abeilles cependant que les obus et schrapnels éclataient de tous les côtés.
Je me tâte encore pour voir si véritablement je suis encore bien moi. Après 4 jours de marche et de contremarches, battant en retraite et accomplissant des marches forcées de 25 à 45 kilomètres par jour.
Il avait fallu livrer bataille. L’action s’engagea à 6 heures et à 8 heures sur notre compagnie de 400 hommes il y en avait bien 300 hors de combat.
Lorsque je fus frappé, je sentis un corps dur me frapper la jambe gauche et je crus que c’était ma baïonnette qui s’embarrassait dans mes jambes. Hélas, c’était ma jambe droite qui, inerte, était venue se lancer contre ma jambe gauche. Bref je restais tout d’abord étendu comme je vous le disais dans un sillon, me protégeant de mon mieux et recommandant mon âme à Dieu. Ma vie à ce moment repassa toute entière devant mes yeux et néanmoins je restais calme et espérant en ma bonne étoile.
Tout d’un coup, je fus brusquement retourné et j’aperçus les soldats allemands qui m’entouraient. C’est alors que leur montrant ma blessure, ils m’étendirent eux-mêmes dans une situation plus commode et me donnèrent à boire et à manger tout en continuant de combattre. Leur capitaine me dit lui-même « Vous n’avez rien à craindre de notre part, vous êtes blessé, nous ne les achevons pas, nous ne sommes pas des barbares. »
Dès ce moment tous les combattants ennemis qui passaient près de moi me donnèrent de l’eau et du schnick et aucun n’eu l’air de vouloir m’achever.
(Voilà donc un mensonge des journalistes français que je suis heureux de rétorquer.)
Cependant la nuit vint, mais pas d’ambulances françaises. De leur côté les brancardiers allemands relevaient leurs blessés et même certains des nôtres. L’on entendait dans la plaine que des plaintes et des appels.
Et toujours, j’étais dans mon sillon étendu sur le dos, attendant du secours ainsi qu’un grand nombre de mes camarades – qui gisaient à droite et à gauche – à un moment donné une chouette vint même hululer au dessus de ma tête, flairant un cadavre.
Je la chassais à coup de mottes de terre. Cette scène m’impressionna fortement.
Dès le petit jour, la canonnade recommença furieusement de part et d’autre, c’était là un furieux duel d’artillerie, je vis des obus éclater à 30 mètres de moi, je reçus même un éclat à côté de mon bidon et vous devez penser si j’étais à la petite mort. Heureusement que la nuit vint de nouveau et avec elle son cortège d’appels et de plaintes lugubres. Un soldat allemand à qui je demandais si on allait m’emmener à l’ambulance me répondit que non, que les blessés ayant des fractures des os étaient abandonnés. Je fus désespéré et toujours pas d’ambulancier français j’étais navré et je me dis que cette fois ma dernière heure était venue. Néanmoins je voulus espérer et au petit jour pointant en compagnie de deux camarades, nous réfléchissions sur notre situation quand soudain une sentinelle ennemie s’écria « Wer da » – Aussitôt, nous nous fîmes connaître et la patrouille nous donna à boire et à manger et sur deux fusils je fus transporté dans un avant-poste prussien.
J’étais sauvé […]

  1. décembre 10, 2011

    Très fort. Quelle noblesse d’âme après de telles journées de terreur. Et une graphie magnifique, vibrante d’intelligence.

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