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Solutions et problèmes de l’économie sociale et solidaire ?

2011 octobre 1
Philippe Frémeaux

Philippe Frémeaux

Vendredi 30 septembre il y avait une conférence avec Philippe Frémeaux à l’Atelier, centre de ressources régional de l’économie sociale et solidaire pour l’Ile-de-France. Elle se tenait à l’occasion de son dernier ouvrage La nouvelle alternative ? Enquête sur l’économie sociale et solidaire (éditions Les Petits matins) et était organisée par l’équipe pédagogique du master Management de l’Insertion par l’économie sociale et solidaire (MIESS) et animée par Hervé Defalvard, maître de conférence en sciences économiques et responsable du Master.
Rappelons que Philippe Frémeaux est président de la coopérative qui édite « Alternatives Economiques » et éditorialiste. Son ouvrage analyse dans quelle mesure et à quelles conditions l’économie sociale et solidaire peut contribuer à transformer notre société. Lire l’extrait.

Avec la crise qui perdure depuis plus de trois ans, la financiarisation de l’économie, l’amplification du chômage de masse, nous sommes de plus en plus amenés à nous interroger sur la finalité de notre économie, sinon de notre société. Quels buts poursuit-on ? Le profit financier est-il le but ultime de toute économie de marché ?
L’économie planifiée qui représentait l’Alternative à l’économie capitaliste au début du 20e siècle est définitivement sortie de l’histoire avec l’effondrement de l’URSS.
L’économie sociale et solidaire, qui repose sur des valeurs humanistes et des principes de recherche du bénéfice collectif, d’utilité sociale et de solidarité, représente une forme alternative d’organisation de la production.
Cette forme alternative de l’économie fait l’objet actuellement d’une attirance consensuelle à tel point que Philipe Frémeaux faisait remarquer avec une pointe d’ironie que Jean Sarkozy – Conseiller général des Hauts-de-Seine – avait « troqué la présidence de l’EPAD contre celle du Conseil Départemental de l’ESS des Hauts-de-Seine ».

Philippe Frémeaux nous a fait une présentation très objective de l’économie sociale et solidaire. Même s’il est profondément attaché aux valeurs de l’ESS, pour en être un acteur reconnu pour son engagement, il ne cède pas aux discours quelquefois angéliques qui tendent à la présenter comme un monde idéal, voire idyllique. Comme il le répète souvent, l’ESS porte en elle une partie de la solution et une partie du problème.

Après quelques rappels historiques sur les origines anciennes de l’ESS (le 15e siècle avec la création des Hospices de Beaune), Ph. Frémeaux nous a fait quelques rappels de distinctions :

  • L’économie sociale, qui se définit par ce qu’elle est, et a pour objectif de satisfaire un besoin social défini dans ses statuts. Elle comprend des associations, des coopératives, des mutuelles et des fondations.
  • L’économie solidaire, qui se définit plutôt par ce qu’elle fait, et regroupe des organisations à forte utilité sociale, comme par exemple le commerce équitable, les AMAP (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne), l’embauche prioritaire de personnes en difficulté.

Pour autant, la distinction est cependant assez fragile et il existe de nombreux recouvrements entre ces deux catégories.

Deux traditions se recoupent également :

  • Celle issue de la charité publique visant à aider les personnes en difficultés. Elle se situe dans le prolongement de l’action publique et est souvent financée par des fonds publics.
  • Celle qui repose sur l’auto-organisation d’une communauté pour résoudre un problème. Les coopératives en sont l’illustration. L’objectif premier peut-être par exemple de créer son propre emploi mais ce n’est pas exclusif. La création de la coopérative qui édite « Alternatives économiques » avait pour objet premier le journalisme. On peut citer également l’exemple des mutuelles ou des banques coopératives à leurs origines.

Les associations de leur côté peuvent recouvrir deux aspects :

  • Etre tournées vers les autres, suivant un objectif caritatif ou dans un but d’aide sociale.
  • Fournir des prestations – ou de l’aide – à leurs membres comme par exemple les associations sportives.

Un manque de visibilité

Le développement de l’économie sociale et solidaire permet de montrer – voire même démontrer – que le profit financier n’est pas la seule motivation pour entreprendre. Et pourtant, elle bénéficie d’une très faible visibilité dans l’espace public. Déficit de communication ou de lisibilité ?
C’est plutôt le second point, les organisations ou entreprises de l’ESS ne sont pas véritablement identifiées comme un tiers secteur :

  • Lorsqu’elles interviennent par leur activité économique (comme les coopératives), elles apparaissent comme faisant partie de la sphère marchande à l’instar des entreprises capitalistes du secteur traditionnel.
  • Lorsqu’elles interviennent dans le secteur non marchand, notamment dans le domaine social, elles apparaissent comme un pseudopode de l’action publique faisant partie de l’Etat.

De plus, elles n’arrivent pas toujours à être à l’initiative de nouveaux services. Ph. Frémeaux donnait en exemple une mutuelle automobile qui avait créé un contrat d’assurance complet et de qualité, mais qui ne répondait plus à la demande d’une partie de ses sociétaires ou adhérents potentiels à la recherche de contrats low cost, du fait de la baisse importante du pouvoir d’achat des populations précarisées par la crise.
D’autre part, les organisations du secteur non marchand ont souvent une autonomie limitée du fait de moyens qui dépendent du financement public.

Une démocratie perfectible

L’ESS repose sur un principe de démocratie « un homme égale une voix », ce qui la différencie de l’économie capitaliste où « une action égale une voix ». Pour autant, la démocratie recouvre des principes qui ne sont pas forcément mis en œuvre dans l’ESS.
La démocratie reconnaît l’existence de valeurs différentes, la nécessité du pluralisme, le débat d’idées, qui dans leur expression induisent la possibilité d’une alternance. C’est le cas de la démocratie appliquée à l’univers de la politique.
Ce n’est pourtant pas le cas de la gouvernance au sein des entreprises de l’ESS. Pour forcer le trait, Ph. Frémeaux compare les modes de gouvernance avec Cuba, l’URSS ou l’Eglise catholique !
En effet, très souvent les élections se font à liste unique, la démocratie apparente masque une logique de cooptation, pour aussi légitime qu’elle soit. Pourquoi ?
La raison tient au fait que les organisations de l’ESS, qui ont l’avantage de se créer pour développer un projet (et non pour le simple profit financier), ont aussi pour objectif de le pérenniser. Ce n’est pas forcément compatible avec l’expression du pluralisme. Une SCOP (Société coopérative et participative) qui édite un journal, souhaite conserver la ligne éditoriale que ses fondateurs ont mis en place après des années d’investissement humain, et pas forcément changer régulièrement de ligne au motif que de nouveaux entrants à la rédaction voudraient en changer…
Il faut toutefois modérer ce propos en notant que des évolutions positives de la gouvernance se font jour. Par exemple avec la participation de l’ensemble des « parties prenantes » à la gouvernance des nouvelles formes de coopératives comme les SCIC (Société coopérative d’intérêt collectif) qui incluent les bénéficiaires.

Une très grande hétérogénéité

La galaxie de l’ESS recouvre une très grande diversité et hétérogénéité. Il faut en effet distinguer dans une structure de l’ESS son statut et son objet social. Ainsi une coopérative, qui serait modèle sur le plan de sa gouvernance, des conditions de travail et de représentativité qu’elle procure à ses salariés, peut très bien avoir pour objectif de développer des OGM ou produire du nucléaire !
Le fait pour une entreprise de l’ESS d’avoir un projet a pour vertu de pérenniser ce projet par essence, mais il a aussi pour défaut de limiter son ambition. Elle ne peut pas changer d’activité de façon opportuniste comme le ferait une entreprise capitaliste pour optimiser sa rentabilité financière.
C’est en cela aussi que l’économie sociale et solidaire est une partie de la solution et aussi une partie du problème…

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