Aller au contenu

Le faux-nez de l’actionnaire

2011 février 13
par Laurent Boisseau
Entreprise

© Corbis

France 2 a diffusé cette semaine « Dans le secret des licenciements », un documentaire de Jacques Cotta et Pascal Martin. Télérama le commentait sur son site en rapportant cette citation du directeur général d’une grande entreprise : « la variable d’ajustement s’est faite sur les coûts salariaux »
L’émission débutait par un rappel concernant « l’amélioration de la compétitivité des entreprises ». Cette formule est régulièrement employée, et figure d’ailleurs très souvent en préambule des accords paritaires de Gestion Prévisionnelle des Emplois et des Compétences (GPEC). Puis Jacques Cotta et Pascal Martin allaient à la rencontre de ces travailleurs « variables d’ajustement » licenciés ou sur le point de l’être…
A la fin de l’émission, Jacques Cotta nous posait en conclusion une question sur la finalité de l’entreprise, en d’autres termes, est-ce simplement satisfaire les intérêts des actionnaires ?

Alors effectivement, posons-nous la question. Au-delà de son objet décrit dans ses statuts, quelle est donc la finalité d’une entreprise ?

Ce billet n’a pas la prétention de l’exhaustivité sur ce vaste sujet, mais veut plus modestement rappeler quelques données et poser des questions afin d’amorcer la réflexion et l’ébauche d’un débat. Bien que profondément humaniste par conviction, c’est cependant volontairement que je n’aborderai que très peu cette dimension aujourd’hui, j’aurai de multiples occasions d’y revenir. Commençons déjà par aller sur le terrain de l’économie.

Très souvent – spontanément ou lorsqu’on les interroge – les « managers » des grandes entreprises expliquent que leur priorité est la création de valeur pour l’Actionnaire (cad : propriétaire de parts de l’entreprise). Les anglo-saxons l’appellent « shareholder ». Traduit de manière plus concrète, cela sous-entend la recherche du profit à court terme. Et c’est tout à fait logique, si la rentabilité annoncée n’est pas au rendez-vous, l’actionnaire ira placer son argent ailleurs, en particulier si c’est un fonds de pension qui n’a que faire d’une stratégie industrielle à long terme. Voilà qui va pouvoir justifier la mission des « cost-killers » chargés d’optimiser les centres de coûts afin d’améliorer la compétitivité, en utilisant des « variables d’ajustement ».

La terminologie anglo-saxonne a cependant récemment substitué la notion de « stakeholder » à celle de « shareholder ». Ce dernier vocable – littéralement « partie prenante » – recouvre l’ensemble des acteurs impliqués dans le développement de l’entreprise au-delà des actionnaires. Cela recouvre : les clients, les employés et leur management, les organisations syndicales, les fournisseurs et partenaires, les établissements financiers qui prêtent à l’entreprise, les états (au travers de la règlementation et de la fiscalité), et aussi les groupes de pression (« lobbying »).
On voit immédiatement que « stakeholders » et « shareholders » ont des intérêts différents, voire divergents.

L’ensemble de ces acteurs constituent donc l’écosystème de l’entreprise. Pour que cet écosystème reste économiquement viable sur le long terme, il est impératif que le développement ne se fasse pas au détriment, voire par l’exclusion d’un ou plusieurs des acteurs précités. Ainsi, la création de valeur doit se faire au bénéfice de cet écosystème. C’est un équilibre difficile à assurer, il n’exclut pas les conflits potentiels, mais sa préservation doit être l’objectif prioritaire des « shareholders » et « stakeholders », et porté par le management de l’entreprise, à l’exclusion de tout comportement prédateur. Dans le cas contraire, il y aurait destruction de valeur au sens économique du terme.

De plus, les stratégies récentes de management des entreprises, impulsées vers la fin des années 80, ont amené progressivement la « satisfaction du Client » au centre des objectifs de l’entreprise.

Les enjeux de la Responsabilité Sociétale des Entreprises (RSE), devraient donc inclure dans l’avenir l’ensemble de ces problématiques dans le cadre plus général d’une nouvelle gouvernance. Sinon, il y aura un fort risque de destruction de la valeur globale comme expliqué ci-dessus. Et dans le cas où la recherche du profit court terme, ou du dividende le plus élevé, serait l’objectif exclusif, alors le « Client » risquerait fort d’être perçu comme un « faux-nez » de l’Actionnaire…

NDLR : désolé pour l’usage quelque peu immodéré des acronymes anglo-saxons, ils ont l’avantage d’être concis et universellement connus.

  1. février 18, 2011

    Un éclairage complémentaire est donné par Christian Chavagneux, rédacteur en chef adjoint d’Alternatives Economiques, dans son article « Pour un capitalisme du long terme » :

    A lire ici

Rétroliens

  1. Laurent Boisseau

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :