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Vers un contrat social européen pour l’emploi

2008 mai 31
par Laurent Boisseau

Emploi et Affaires sociales

A l’heure des « commémorations » en tout genre autour de « mai 68 », nous devons nous résoudre à tourner définitivement la page des « trente glorieuses », cette époque d’après-guerre avec une forte croissance économique et démographique, le fameux « baby-boom ». Nous vivions en période de quasi-plein-emploi, l’ascenseur social fonctionnait et un contrat social implicite s’exprimait au travers des conditions de travail. En échange d’un travail salarié, les entreprises qui avaient souvent une vision à long terme pour leur avenir, fidélisaient leurs collaborateurs en valorisant leurs expériences et leur ancienneté dans l’entreprise et par là même assuraient leur employabilité, pour un bénéfice mutuel entre employeur et employé. Pour certains cela pouvait s’appeler du paternalisme et prêter le flanc à de nombreuses critiques, mais il est indéniable que cela procurait un environnement assez sécurisant. A titre d’exemple, on entrait chez Michelin, Renault, Dassault ou Bouygues, et on pouvait y faire carrière en en gravissant les échelons fonction de ses compétences et aussi bien sûr des opportunités. Loin de moi l’idée de développer une vision angélique, les conflits sociaux existaient et étaient même parfois très durs, mais cet accord implicite, ce sentiment partagé d’appartenance, voire d’attachement à l’Entreprise, prévalait sur les autres considérations.

Depuis les années 90 le contexte a changé inexorablement, la mondialisation des échanges, la financiarisation de l’économie qui privilégie les résultats court-terme, les « nouveaux managers » appointés par les actionnaires qui remplacent les « anciens patrons » propriétaires de leur entreprise, etc. Cette évolution du contexte global a déjà été décrite par d’autres et exige des entreprises à s’adapter sans cesse et devenir toujours plus performantes. Si l’on ajoute à cela l’accélération des évolutions technologiques, on constate désormais qu’au cours d’une vie professionnelle, chacun doit changer plusieurs fois de métier. Tous ces changements entraînent fatalement une précarisation de l’emploi salarié, et c’est pour cela que l’on parle de plus en plus de « flexisécurité » censée apporter plus de flexibilité à la gestion des emplois tout en assurant un filet de sécurité pour gérer ce que l’on appelle maintenant une transition professionnelle pour ne plus employer le terme de chômage. De ce fait la législation du travail doit évoluer, et récemment gouvernement et partenaires sociaux sont convenus de « moderniser le marché du travail ».

Si l’on regarde cette évolution avec du recul et que l’on tourne nos yeux vers l’avenir à moyen / long terme, que peut-on envisager ?
Tout d’abord, il est certain que les temps ont irrémédiablement changé et qu’il ne sera pas possible de revenir en arrière comme au temps des « trente glorieuses ». Certains peuvent le regretter, comme autrefois d’autres ont regretté la disparition de la marine à voile, mais c’est ainsi. De même que les clippers n’assurent plus le commerce du thé avec l’extrême orient, les entreprises ne pourront plus assurer l’emploi à vie. Le contrat social qui existait auparavant ne fonctionne plus.
Le contrat de travail risque d’évoluer vers un contrat de nature « commerciale » lié à un projet limité dans le temps reportant sur chaque travailleur la gestion de son employabilité et de ses périodes de transition. Y aura-t-il même encore une notion de salariat dans dix ou vingt ans, tout le monde ne sera-t-il pas considéré un peu comme un travailleur indépendant ?
Si cette évolution se développe dans le « laisser-faire », alors cette souplesse peut être une excellente chose pour les plus employables qui pourront alors négocier plus facilement leurs évolutions de carrière, passant d’un emploi à un autre au gré des opportunités. Mais pour les autres – plus vulnérables – et aussi plus nombreux, le fossé se creusera de plus en plus et créera encore plus de précarité voire de pauvreté. Les plus pessimistes parlent même de la disparition des classes moyennes, ne restant plus que deux catégories situées aux deux extrémités de l’échelle sociale.

En tant que défenseurs de la sociale-économie et des valeurs humanistes, nous ne devons pas « laisser faire », mais que peut-on faire et qui doit le faire ?
Le modèle actuel en cours de négociation montrera sans doute à terme ses limites. De la même manière que l’on ne peut pas faire porter la gestion de l’employabilité de manière individuelle sur les seules épaules des travailleurs, on ne peut pas non plus imposer aux entreprises de prendre en charge le développement de l’employabilité de leurs collaborateurs y compris au-delà de leur périmètre économique. Il faut donc être créatif et inventer une nouveau modèle qui peut aussi s’inspirer de modèles existants. On parle souvent du modèle finno-scandinave dans lequel la flexibilité de l’emploi est compensée par une sécurité assurée par une indemnisation et surtout un niveau de formation élevé. Ces politiques nécessitent des moyens budgétaires importants et supposent une forte mobilisation au sein des entreprises et un dialogue social de qualité. La France n’en est pas là aujourd’hui. Et d’ailleurs, en serait-elle là, pourrait-elle le faire seule ? Très difficilement sans doute, car un tel projet ambitieux, n’est pas sans conséquence sur les politiques budgétaires et économiques. Il faut donc le concevoir sur un périmètre beaucoup plus large, et c’est donc au niveau européen qu’il faut mettre en œuvre des politiques communes de gestion de l’emploi.

Pourquoi ne pas envisager sous l’égide de l’Union européenne, et de façon coordonnée, le développement dans chacun des pays qui la composent de structures autonomes, gérées paritairement par des représentants des partenaires sociaux, et chargées de prendre en charge globalement la gestion de l’employabilité des travailleurs. A court terme, ce projet paraîtra sans doute difficilement réalisable voire même utopique, et c’est à l’échéance d’une dizaine d’année qu’il faut envisager sa construction. On pourra objecter que tous les pays ne sont pas au même niveau, c’est vrai ; mais pour mémoire, souvenons nous des comparaisons que l’on faisait avec l’Espagne lors de son entrée dans l’Europe et du chemin parcouru depuis.
Au Parlement européen, la commission de l’emploi et des affaires sociales a pour mission de défendre une Europe plus sociale, avec une meilleure cohésion et des emplois de qualité.

C’est donc au niveau européen que la construction d’un nouveau « contrat social » doit être prise à bras le corps, c’est un projet enthousiasmant qui doit animer l’ensemble des citoyens de l’Union, à commencer par la jeunesse car c’est principalement de son avenir qu’il s’agit. Et nos gouvernants et parlementaires seraient bien inspirés de le promouvoir, car cela peut contribuer aussi à cimenter notre Union et prendre le leadership sur un sujet qui dépasse les frontières de l’Europe. Cela participerait aussi à la construction d’un modèle européen qui ne soit pas seulement économique.

Personnellement, je rêve du jour où l’on parlera couramment, et avec envie, du « modèle européen », et où l’on entendra un peu moins parler du « modèle américain ».

Publié en mai 2008 sur le blog du MoDem à Issy-les-Moulineaux, ainsi que sur France Démocrate.

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